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Burn-out scolaire: de nombreux enfants du fondamental en détresse au Luxembourg

Burn-out, épuisement mental, crise de nerfs, phobie scolaire, équilibre familial perturbé… La santé mentale de nombreux préadolescents serait mise à mal au Luxembourg. En cause, les devoirs, trop nombreux, selon certains parents.

Stress enfant

Source : Megane Kambala - Journaliste. Virgule.lu


Le stress chronique lié à la performance n’est pas que l’affaire des adultes et des adolescents. C’est ce qu’a réalisé Aurore Rössler, maman d’une petite fille dans le fondamental. Cette dernière coche de nombreuses cases révélatrices d’un burn-out: maux de ventre, fatigue persistante, angoisse…

C’est leur médecin de famille qui a tiré la sonnette d’alarme et préconisé un ralentissement de rythme. Notamment en matière de devoirs, qui prennent énormément de place. Seulement voilà, lorsque la mère de famille transmet l’information aux enseignants de sa fille, une résistance s’opère.


«Malgré le certificat médical et les recommandations du médecin, c’est ma fille qui a été remise en cause, et non la charge de travail! Nous passons plus de deux heures dessus chaque jour, et si une erreur est repérée par les professeurs, nous parents, sommes rappelés à l’ordre! Nous ne sommes pourtant ni des robots ni des enseignants !»

Car elle n’est pas seule à être dans cette situation. De nombreux autres parents sont sous pression. C’est ce qu’elle a découvert lorsqu’elle a créé le groupe Facebook «Liewen a Leieren». Il s’agit d’un espace de parole dédié aux parents, élèves et acteurs scolaires, pour partager leur expérience face à des difficultés rencontrées à l’école.


Une parole qui commence à se libérer pour de nombreux parents dépassés

Et si la parole se libère, beaucoup d’autres font pourtant le choix de rester anonymes, par peur de répercussions négatives pour leurs enfants. Certains, comme Sarah*, ont tout de même accepté de se confier à Virgule.

Mère d’un enfant sportif membre du cadre national et qui s’entraîne à l’Institut national des sports, elle se sent démunie. «Mon enfant s’entraîne entre 3 et 4h30 par jour, cinq fois par semaine, après l’école. Ses entraînements se terminent à 20h, auquel s’ajoute le temps passé au vestiaire avant de rentrer à la maison. Il est environ 20h45 lorsque nous rentrons. Il faut alors manger, prendre une douche et ensuite seulement commencer les devoirs… En conséquence, mon enfant ne se couche jamais avant 22h30, et il nous est même arrivé de devoir étudier jusqu’à 23h30, pour préparer un test du lendemain…»


Silvia et Paul, parents d’un enfant

Aucun aménagement d’aucune sorte n’est prévu pour les jeunes espoirs du sport. Plusieurs parents seraient dans la même détresse et endureraient en silence, selon cette maman. Retirer son enfant du système national pour l’inscrire dans une école européenne ou internationale est exclu. «Cela l’empêcherait d’être inscrit au Sportlycée par la suite. Nous lui expliquons donc que c’est un sacrifice qu’il faut faire pour continuer le sport…»

Silvia et Paul* n’ont pas eu ce dilemme, et ont franchi le pas. Et il y avait urgence, disent-ils. «En tant que parents, nous avions l’impression de reprendre à la maison ce qui n’avait pas été assimilé à l’école. Les journées devenaient interminables: école, devoirs, dîner, puis sommeil… Sans réel temps pour souffler, jouer ou simplement profiter d’un moment familial. Nous avons connu des soirées où notre enfant était épuisé, en pleurs, simplement parce que tout devenait “trop”. Nous avions essayé d’équilibrer cela avec quelques activités extrascolaires, mais c’était souvent trop lourd à supporter.»

Aussi, ont-ils fini par l’inscrire dans une école européenne. La différence serait frappante. «Dès le premier jour, son enseignante nous a expliqué qu’en accord avec la philosophie de l’école, aucun devoir n’est donné les jours longs, car ‘’ce sont des enfants, et leur journée est déjà suffisamment chargée’’. Les devoirs sont réservés aux jours courts (mardi, jeudi et parfois vendredi), et leur volume reste raisonnable.»


Certains n’hésitent plus à retirer leurs enfants du système national

Un virage à 180°, après «des situations de harcèlement, le non-respect de recommandations médicales, ainsi que des humiliations verbales initiées par une enseignante». «Ces expériences avaient conduit notre enfant à développer des troubles physiques, de l’anxiété, un repli social marqué vis-à-vis de l’école et des autres enfants, ainsi qu’une perte de poids réelle.»

Le couple a pourtant tout tenté avant de prendre cette décision: dialogue avec les enseignants, direction d’école, direction régionale, service de médiation scolaire, Okaju (Ombudsman scolaire) et service scolaire communal.

«Nous n’avons pas été entendus, jusqu’au moment où il était trop tard. Nous avons donc pris la décision de protéger notre enfant en organisant nous-mêmes une solution d’accueil alternative. Aujourd’hui, notre enfant va beaucoup mieux, psychologiquement, socialement et émotionnellement. Nous investissons désormais entre 6.000 et 10.000 euros par an pour sa scolarité dans le privé, mais il n’existe aucun prix pour le bien-être d’un enfant.»


Le Sew plaide pour l’ouverture d’un débat national

Des témoignages accablants, qui scandalisent Joëlle Damé, la présidente du SEW, le syndicat des enseignants. Enseignante elle-même dans le fondamental, elle reconnaît sans détours avoir connaissance du fait que «certains enseignants outrepassent les recommandations et règlements».

«Pourtant, nous avons une réglementation sur laquelle nous appuyer: celle de 2005!» Il s’agit d’une circulaire toujours en application, qui est très claire en la matière: «Au cours de la 3e année d’études, les enfants sont initiés graduellement à la réalisation de travaux qu’ils peuvent effectuer à la maison sans l’aide d’un adulte. Ces travaux ne sont imposés que deux fois par semaine, de préférence les journées où il n’y a pas d’école l’après-midi. Leur volume global ne doit pas dépasser deux heures par semaine.»

Très loin pourtant de la réalité du terrain, que la présidente du syndicat impute en partie à «la grande pression qui pèse sur les enseignants pour finir les programmes et préparer les épreuves anticipées». Loin d’excuser certaines dérives qui ont des conséquences dramatiques pour les enfants et leurs familles, Joëlle Damé plaide pour «l’ouverture d’un débat national sur ce que l’on attend encore de l’école aujourd’hui».

À ses yeux, l’ensemble des dernières dispositions nationales prises ces dernières années en matière d’inclusion et d’alphabétisation en français sont nobles, «mais demandent des moyens considérables, que nous n’avons pas sur le terrain». En découlerait toujours plus de stress et de mal-être pour les professeurs…

De son côté, Aurore Rössler, qui a rencontré la direction régionale pour plaider le cas de sa fille cette semaine, entend ne pas se laisser faire «face à une absence d’empathie». Elle compte saisir Unicef Luxembourg, «car plusieurs droits des enfants ne sont pas respectés ici au Grand-Duché. Je refuse qu’on pénalise mon enfant sans rien faire.»


Le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enfance et de la Jeunesse

Contacté sur la problématique, le ministère de l’Éducation nationale de l’Enfance et de la Jeunesse, auquel Aurore Rössler a écrit, indique ne recevoir que «très rarement des signalements relatifs à une charge excessive de devoirs à domicile».

Il précise également qu’«il n’est d’ailleurs pas l’interlocuteur direct des parents pour ce type de question. En effet, le premier interlocuteur des parents concernant la vie scolaire de leur enfant est toujours le titulaire de classe. Si le dialogue avec ce dernier n’aboutit pas, les parents ont la possibilité de s’adresser au président du comité d’école, voire, le cas échéant, à la direction de région compétente.»

Du reste, le ministère rappelle également que «le cadre qui régit les devoirs à domicile est clair et communiqué aux écoles chaque année par voie de circulaire. Il définit la nature, la finalité et le degré d’autonomie des devoirs à domicile pour éviter une surcharge des élèves». Quant au mal-être des enseignants évoqué par le Sew, «le ministère n’a pas connaissance de situations faisant état d’une telle pression. Le plan d’études guide les enseignants dans leur préparation pédagogique».

Des réponses qui ne satisferont sans doute pas les familles, ni les enseignants...

* Les prénoms ont été changé afin de préserver l’anonymat des personnes.

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